La prégnénolone est souvent présentée comme un remède quasi miracle contre la « fatigue surrénalienne ». Beaucoup de praticiens la prescrivent avec l’idée qu’elle permettrait de restaurer la production hormonale, de réduire la fatigue et de rééquilibrer l’axe du stress.
Si seulement la physiologie humaine était aussi simple.
En réalité, la prégnénolone n’est ni la cause du problème, ni sa solution, et dans de nombreux cas, sa supplémentation peut aggraver le dysfonctionnement sous-jacent. Pour comprendre pourquoi, il est indispensable d’abandonner le modèle obsolète de la fatigue surrénalienne et d’entrer dans une lecture moderne, fonctionnelle et neuroendocrinienne du stress.
Abdelaziz El Mansouri et la vision en naturopathie fonctionnelle
Abdelaziz El Mansouri, directeur d’Innov’Naturopathie, expert en naturopathie fonctionnelle, décrit parfois le concept de “pregnenolone steal” comme une façon métaphorique d’expliquer comment le stress chronique perturbe l’équilibre hormonal. Selon lui, un stress mal géré (mauvaise nutrition, sommeil insuffisant, inflammation chronique, déséquilibres glycémiques) peut entraîner une dérégulation de l’axe hypothalamo‑hypophyso‑surrénalien (axe HPA), réorientant la physiologie vers une production accrue de cortisol, avec des effets en aval sur d’autres hormones. Cependant, Abdelaziz ne présente pas cela comme un processus littéral de “vol” de molécules dans un réservoir unique, mais plutôt comme une manifestation d’une réponse adaptative complexe du système endocrinien sous stress. Ce point s’accorde avec une approche fonctionnelle qui insiste sur le contexte (stress, inflammation, métabolisme) plutôt que sur une captation directe de prégnénolone.
La fatigue surrénalienne n’existe pas… mais le dysfonctionnement de l’axe HPA, oui
Le concept de fatigue surrénalienne est aujourd’hui largement abandonné par la littérature scientifique. Les glandes surrénales ne « s’épuisent » pas sous l’effet du stress comme un muscle fatigué.
Ce que l’on observe réellement est un dysfonctionnement de l’axe hypothalamo–hypophyso–surrénalien (HPA), c’est-à-dire du système de régulation central du stress.
Lorsqu’un stress est perçu — qu’il soit psychologique, inflammatoire, infectieux, métabolique ou émotionnel — ce n’est pas la surrénale qui décide de la réponse. C’est le cerveau.
Le cerveau interprète le stress et active deux grandes voies :
- le système nerveux sympathique, via les nerfs (réponse aiguë)
- l’axe HPA, via une cascade hormonale (réponse chronique)
Autrement dit, le problème n’est pas surrénalien, il est central et cérébral. Les anomalies hormonales observées (cortisol bas, DHEA basse, prégnénolone basse) sont des conséquences adaptatives, pas la cause initiale.

Qu’est-ce que la prégnénolone, exactement ?
Elle est souvent appelée « hormone mère », car elle constitue le premier dérivé hormonal issu du cholestérol. À partir d’elle, l’organisme peut synthétiser plusieurs hormones stéroïdiennes majeures, notamment :
- le cortisol
- la DHEA
- la progestérone
- l’aldostérone
- indirectement, les hormones sexuelles
Sur le papier, le raisonnement semble logique :
si les hormones sont basses, il suffirait d’augmenter l' »hormone mère » pour relancer la production hormonale.
C’est précisément ce raisonnement qui a donné naissance à la théorie du « vol de prégnénolone ».
Le « vol de prégnénolone » : une théorie séduisante… mais fausse
La théorie du vol de prégnénolone affirme que, sous stress chronique, l’organisme détournerait cette hormone vers la production de cortisol, au détriment des autres hormones comme la DHEA ou la progestérone.
Cette théorie est biologiquement incorrecte.
Pourquoi ?
Parce qu’elle ne tient absolument pas compte de l’organisation réelle des glandes surrénales.
Anatomie et physiologie réelles des surrénales
La glande surrénale est constituée de trois zones distinctes, composées de cellules différentes, chacune spécialisée :
- Zona glomerulosa → aldostérone
- Zona fasciculata → cortisol
- Zona réticularis → DHEA
Chaque type cellulaire synthétise sa propre prégnénolone localement, à partir du cholestérol, dans ses mitochondries. Il n’existe aucun stock central de prégnénolone, et aucun mécanisme de “vol” intercellulaire.
Aucune cellule ne peut “prendre” la prégnénolone d’une autre.
Le concept de vol de de cette hormone est donc une simplification abusive, sans fondement physiologique.
Le rythme circadien du cortisol réfute définitivement cette théorie
Le cortisol suit un rythme circadien strict : haut le matin, bas le soir, puis remontée nocturne.
Sur une même journée, les taux de cortisol peuvent chuter de 70 à 80 %. Si le vol de prégnénolone existait, ces périodes de cortisol bas permettraient mécaniquement une réorientation massive de cette hormone vers la DHEA.
Or, ce phénomène n’est pas observé.
Cela confirme que le problème ne réside pas dans une compétition hormonale, mais dans la régulation centrale de l’axe HPA.
La prégnénolone basse est un symptôme, pas une cause
Un point fondamental est souvent ignoré :
la prégnénolone chute très rapidement en réponse à certains stress métaboliques.
Par exemple, l’hyperglycémie aiguë entraîne une chute brutale de la DHEA et de la prégnénolone.
Dans une étude, une simple injection de glucose a provoqué en 80 minutes :
- une baisse de 57 % de la DHEA
- une baisse de 51 % de la prégnénolone
Cela signifie que la glycémie, l’insuline et l’inflammation métabolique sont des régulateurs majeurs de ces hormones.
Dans ce contexte, supplémenter en prégnénolone revient à ignorer la cause réelle.
Pourquoi la supplémentation peut aggraver la situation
Le cortisol est une hormone catabolique.
À court terme, elle est indispensable. À long terme, elle devient neurotoxique.
Des taux élevés et prolongés de cortisol entraînent une atrophie de l’hippocampe, une région cérébrale clé pour la mémoire, l’apprentissage et la régulation émotionnelle.
Face à ce danger, le cerveau peut volontairement freiner la production de cortisol.
La « fatigue surrénalienne » peut donc être interprétée comme un mécanisme de protection neurologique.
Dans ce contexte, forcer la production hormonale via la prégnénolone ou d’autres hormones peut :
- court-circuiter les mécanismes adaptatifs
- aggraver le stress cérébral
- prolonger le dysfonctionnement de l’axe HPA
Alors, que faire à la place ?
La seule approche cohérente consiste à identifier et corriger la cause profonde du dysfonctionnement de l’axe HPA.
Les causes les plus fréquentes incluent :
- instabilité glycémique et insulinorésistance
- inflammation chronique de bas grade
- infections persistantes (EBV, Lyme, mycoses, etc.)
- troubles digestifs et endotoxémie
- stress psychologique prolongé
La supplémentation hormonale, y compris la prégnénolone, ne doit être envisagée qu’en dernier recours, et uniquement après correction du terrain.
En conclusion : la vérité sur la prégnénolone
La prégnénolone n’est ni un remède miracle, ni un poison. Elle est un outil, mais mal utilisé, au mauvais moment, elle devient contre-productive.
Un taux bas de prégnénolone est un signal, pas une cible thérapeutique. Chercher à normaliser un chiffre sans comprendre sa signification physiologique est l’erreur la plus fréquente — et la plus coûteuse — en pratique clinique. Comprendre la prégnénolone, c’est comprendre que la biologie protège toujours le cerveau en priorité. Toute approche sérieuse de la fatigue chronique et du stress doit commencer là.
